Incarnations

15 octobre 2019

La concupiscence du tunnel

Il faudrait que je liquide mes grands-parents maternels ? Que je tue mon père ? J’ai trop d’orgueil pour me laisser infléchir par ces bienveillants conseils. J’entre dans la concupiscence du tunnel. Les mots de mes contemporains parviennent à mes oreilles. Que peuvent les valeurs quand on s’est découvert un corps incohérent, désespérément viable, qui ne cesse d’émettre d’autres mots, inaudibles, malades, désespérément intelligibles ? Je n’ai jamais fréquenté des gens de mon âge : des vieux partout, des édentés, des enfants mal éduqués, des animaux trop sages, des adultes d’un autre temps, d’une autre époque, certains dans un avenir invraisemblable, d’autres dans un passé dont je ne viens pas, d’autres encore, dans une actualité qui m’échappe complètement, en raison de ma propre actualité. Le globe avance en ligne droite, c’est l’espace-temps qui n’est pas comme on me l’a dit. Cela dit, me dit-on, l’Univers est plat. Je ne puis percevoir, par le truchement des savants, que ce qui est visible et modélisable (que ce qui est modélisable et observable). Quel intérêt ? Ma sœur avant-hier me posait cette question. Elle avait raison de me la poser. Je suis resté coi. En revanche elle a écouté d’une manière étrange une anecdote que je lui ai raconté au sujet de notre père. Il me semble que je la lui avais déjà racontée, mais elle l’a écoutée d’une manière étrange, comme si je la lui racontais pour la première fois. Le tunnel vient-il du père ? Le corps de ma sœur n’est pas le mien. La mère est ailleurs. Les parents de ma mère sont dans notre cimetière, non loin des cendres de mon père. Mon père n’est pas notre père : le corps de mon père en moi n’est pas le corps de mon père dans celui de ma sœur. Les deux planètes avancent en ligne droite (deux planètes, deux lignes droites). Il est curieux de retrouver Euclide à l’échelle de l’Univers. Les discursivités savantes sont des fragments. Je n’arrive pas à avoir honte de moi. Je me demande devant qui je pourrais bien avoir honte. Je me suis occupé de Dieu pendant plus de trente ans. Les gens que je fréquente sont aussi invraisemblables que moi. Mon père me manque davantage que mes grands-parents maternels. Il avait peur que je le tue. Quand il est mort j’étais presque mort, dans mon lit. Quand je suis sorti de mon lit, il n’était plus là. Mes grands-parents maternels reposent dans notre cimetière, mais mon père est encore là. — Je n’ai pas du tout l’intention de le tuer. 

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Mon cimetière

Cette féerie n’est plus. Je ne l’eusse pas appelée « féerie », quand elle était. Je pressentais seulement qu’il me serait fatal de lui être arraché. J’ai bien sûr survécu. Il est dans l’ordre des choses, paraît-il, qu’un petit-fils survive à ses grands-parents (de même qu’il est dans l’ordre des choses, paraît-il, qu’un fils survive à ses parents). Mon grand-père maternel est mort quelques années avant son épouse, ma grand-mère maternelle. Il m’arrive parfois d’aller sur leur tombe, lorsque je me trouve, par hasard, à proximité du cimetière où ils se trouvent. À quelques pas de leur tombe se trouve le Jardin du Souvenir, où ils ont mis les cendres de mon père. Je me rends d’abord au Jardin du Souvenir, où se trouvent les cendres de mon père, puis sur la tombe de mes grands-parents maternels, où ils reposent. C’est ma grand-mère maternelle qui m’a appris à aimer ce cimetière : elle s’y rendait pour entretenir les tombes de ses Êtres chers disparus, — je l’accompagnais, comme je l’accompagnais partout.

Je crois que je l’accompagne encore.

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14 octobre 2019

Sans la moindre intervention de ma part

Le morcellement est la défaite d’une forme qui est sur le point de disparaître. La denture par exemple : belle quand elle est une belle forme (dans une belle bouche), le déchaussement la travaille sourdement, bientôt la forme apparaît au futur antérieur, précaire, synthèse qui branle au manche, une dent se met à bouger, la forme est atteinte, la dent tombe, il y a un trou, la forme est en train de disparaître, — la beauté n’est plus. Une autre beauté se lève : une singularité. Je n’ai connu la bouche de mon grand-père paternel que n’arborant en toute innocence que trois merveilleux chicots inébranlables. Il est mort avec, à ma connaissance. Je n’ai connu mon grand-père maternel que dans sa forme dernière, déjà prête pour le cercueil. Le morcellement avait déjà eu lieu : le délabrement avait très vite atteint sa beauté de croisière. Quelle allure ! Casquette vissée sur le caillou, clope au bec, paletot toujours déjà élimé, démodé, indémodable, le crachoir sempiternellement ouvert, contre vents et marées. Articulation impeccable, toujours le mot pour rire ou pour insulter le quidam, les automobilistes, les Suisses allemands sur Soleure, — n’importe, tout lui était prétexte, occasion, fête de son Verbe inimitable, intarissable, — sauf à la maison. Là régnait son épouse, ma grand-mère maternelle, l’ordre et la bienséance de Berne : le grand silence implacable que la télévision seule avait le droit de troubler, que mon grand-père maternel ne troublait qu’en cachette, seul ou en ma présence, par quelques commentaires bien sentis, en catimini. Je n’avais nullement à prendre parti : j’assistais à cette harmonie chaotique le cœur léger, bouche cousue, sûr que le Spectacle qui se jouait devant moi se jouait depuis des dizaines d’années et qu’il se jouerait encore longtemps, sans la moindre intervention de ma part.

Une féerie…

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Cette carcasse qui s’anime malgré moi

Le langage est ordre, empire, cosmos. Je suis dans le langage comme je pourrais être dans le monde des hommes : sujet. Je ne suis pas seulement sujet dans le langage, — je suis sujet au langage. Je laisse le monde des hommes aux hommes : mon cas est déjà réglé. Mon cas est-il réglé dans le langage ? Je suis sujet au langage. J’y suis sensible autant qu’à la violence des hommes, en quelque sorte. Je peux me protéger de la violence des hommes : me retirer. Comment me protéger de la violence du langage ? Je ne peux pas me retirer du langage. Je me tais, je le retiens, — il revient, me transporte. Je m’entends bien avec lui. Il est toujours neuf, je ne le reconnais jamais. Il est aussi invraisemblable que ma présence muette. Je ne veux pas l’attaquer, je veux seulement m’en prendre au silence, pour le plaisir. Le silence que je connais n’est pas moins ordre (empire, cosmos) que le langage auquel je suis sujet. Je me réveille chaque matin avec ces deux mains, cette bouche pâteuse, cette carcasse qui s’anime malgré moi. Le cœur bat, la cage thoracique remue, le ventre réclame sa pitance. Je vais peut-être recevoir du courrier. Le lac n’a pas bougé : je peux le regarder sans le nommer. Les Turcs bombardent. Les troupes spéciales agissent très vite. La diplomatie réagit. La réalité là-bas, la réalité ici. « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons », le même soleil sur le sang, sur le lac ; sur les armes, sur ma carcasse. Je ne suis pas « bon », mais je n’arrive pas à me croire « méchant ». Ce soir à Istanbul les gens danseront quand même, me dis-je. Le soleil continue de se lever et de se coucher sans Dieu. Il se lève et se couche sans les hommes. Il ne se lève pas. Il ne se couche pas. Le désordre règne dans le cosmos : les hommes parlent, agissent, — le sang coule. Une femme a choisi de me faire la guerre, on m’a donné le conseil de me défendre. J’ai fini par suivre ce conseil, de guerre lasse. Je n’ai rien contre les hommes. Je ne les comprends pas. J’ai eu tort de chercher à les comprendre, me dis-je. Ils parlent, ils agissent, comme le soleil se lève (ne se lève pas), comme le lac qui est là chaque matin, à ma fenêtre. — Le langage n’y peut rien.

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Sur le seuil ?

Sur le seuil. Un mot que j’ai entendu fort tard, sans doute à l’école. Je suis resté à l’école très longtemps. Si je n’étais pas tombé malade j’y serais encore, me dis-je. J’aurais pu tomber beaucoup plus tôt, je suis sans doute tombé un nombre incalculable de fois, avant de tomber pour de bon. Je tombais du matin au soir, sans tomber pour de bon. Le soir dans mon lit je n’avais plus envie de tomber, je ne dormais pas. Je finissais par dormir, je me réveillais pour tomber. La raison a toujours été la raison des autres, je faisais mine de jouer le jeu. La raison est arrivée fort tard, après le langage dans autres. J’ai joué le jeu du langage des autres, dans lequel il leur semblait que j’étais un être de raison. Le jeu s’ouvrit, j’eus le malheur de m’y trouver bien. Je parlais bien, j’écrivais bien, me disaient-ils. Je ne les croyais pas. J’ai eu cette chance. Je ne les ai jamais crus. Ils m’ont très longtemps impressionné. Je suis allé chercher du côté des livres. Je comprenais les livres, me disaient-ils. Je voyais bien que je comprenais les livres, mais je ne comprenais pas ce qu’ils en disaient. Le monde a commencé à se diviser : le monde intime, silencieux et murmurant ; le monde des hommes, leur langage ; le monde des livres. J’ai longtemps navigué entre ces trois mondes, bon gré mal gré. Le monde intime oscillait entre le silence intime, le monde intime des présences intimes, les mots intimes du monde intime, des présences intimes, parmi lesquelles il y avait les livres. Les présences intimes qui n’étaient pas des livres oscillaient elles-mêmes, entre elles et le monde des hommes, entre cette présence intime et les réalités du monde tel qu’il est, le monde des réalités, des obligations, des dilemmes. J’ai navigué durant de nombreuses années, puis j’ai sombré. Durant quatre ans n’exista plus que ma présence intime, douloureuse. Les livres n’existaient plus. Le monde des hommes n’existait plus. Le langage avait disparu. En cette présence, durant quatre ans, il n’y avait plus que la présence de mes deux garçons, leur présence presque muette, charnelle ; je ne parlais pas, ils parlaient entre eux, très peu. Il y a quatre ans je suis sorti de ce silence : j’ai retrouvé le langage, le monde des hommes, le monde tel qu’il est (ses réalités, ses obligations, ses dilemmes). Les livres sont revenus, d’une étrange manière. J’ai commencé à parler à tort et à travers. J’ai voulu retrouver mes amis disparus. J’ai fait des rencontres. Les livres n’existent qu’en moi. Le monde des hommes m’a de nouveau détruit. Je reste, dans un nouveau silence, avec la présence de mes deux garçons. Je parle encore. Je sors encore. Je n’ai jamais écrit. Le monde des hommes me restera étranger. Leur langage n’est le mien que par un apprentissage qui n’a que les apparences de la réussite. Je ne parle que dans cette apparence : apparemment ils me comprennent, apparemment je les comprends. Je sais qu’il n’en est rien. Mes deux garçons de toute évidence s’en sortent bien mieux que moi (grâce à leur mère, grâce à eux-mêmes, grâce à je ne sais quoi). Ils sont en eux-mêmes, avec leur mère, leurs amis. Ils sont dans le monde des hommes, ils le comprennent, ils y évoluent, bien mieux que moi. Il nous arrive de nous parler. Maintenant je suis seul. Les mots ne me tiennent pas compagnie. Il me semble que je ne parle vraiment que lorsque je suis avec mes deux garçons. — Une illusion ?

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12 octobre 2019

Ça va où ?

Ma langue se décompose à vue d’œil. C’est donc que j’en avais une. Une fausse. Comme si une vraie avait jamais existé. Ma prodigieuse bêtise. Même pas « personnelle ». Me sauve ma curiosité. Comment ça se décompose. Si, se décomposant, ça revient à un état ancien. Un état ! Ça serait malheureux. Ça serait encore plus malheureux que c’est. Mais est-ce malheureux ? Je ne vois pas ce qui me permettrait de le dire. Voilà autre chose. Que ça ne me permettrait plus de sentir (« savoir », me dire) si c’est heureux, malheureux, ce genre de considérations ? Je pourrais me dire que ce qui se décompose ne méritait pas de se conserver en l’état ; du reste, me disais-je, ma langue se décompose en même temps que disparaissent les illusions qui m’ont fait vivre ces quatre dernières années. Mais avant ces illusions, ces quatre dernières années, il y avait quoi ? Plus de quatre ans dans mon lit, seul. Avant ces quatre années illusoires il y a eu quatre ans d’angoisse dans mon lit, seul. Ça ne se décompose pas en direction de l’angoisse. Ça ne se décompose pas non plus en direction de l’illusion. Ça va où ? On dirait que ça ne tourne pas en rond. Ça ne retourne même pas à mes anciennes manières de tourner comme ça, en rond. Un passé plus ancien ? Quand j’avais une existence ? J’ai beau chercher, je ne vois pas. Un temps bien sûr, maintenant très lointain, j’étais composé et je souhaitais me décomposer, par curiosité. Je me transposais dans une décomposition qui composait avec un état de composition qui ne se décomposait pas. Je faisais semblant. Je m’efforçais de détruire mes forces, je m’efforçais de toutes mes forces de me détruire, de toutes mes forces me détruire, me décomposer, mais en cherchant, de toutes mes forces, à me transposer, à me donner une nouvelle forme, qui eût exprimé autrement mes forces, comme si mes forces pouvaient être exprimées, comme si elles existaient. Comme si une force pouvait préférer telle forme plutôt que telle autre, en fonction de je ne sais quel « jugement de goût ». La question jusqu’au dégoût, de Kant à Beckett. Ça ne va plus dans cette direction, me dis-je. Je n’ai plus à transposer mes forces, dans une forme plutôt que dans une autre. Je n’ai même plus à exprimer le dégoût. Le dégoût de quoi ? On dirait que la question ne se pose plus. Je n’ai même pas à prendre congé. — Mais ça va où ? On peut dire que ça n’a pas l’air d’aller vers le passé. Je n’aurais pas l’outrecuidance de dire que ça va vers l’avenir. Le présent ? Le présent irréel ? Certes vivre, mais ça ne me regarde qu’à peine, ça. Mon corps se décompose moins vite que prévu. Mon esprit ? Ses compositions foutraques m’auront tout au plus amusé. Ma langue ? Ses transformations ? Aléas, surfaces, péripéties. Autre chose. — Quoi ? Ma bêtise prodigieuse me souffle : du neuf ! Je fais taire ma bêtise prodigieuse. — Rien de neuf sous le soleil ? Une autre bêtise. Salomon et Rimbaud sont en train de me lâcher. Je n’arrive même pas à me dire que je suis « perdu ».

La situation est amusante, me dis-je. 

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À bord il y a un homme

J’ai touché le Réel, mais seulement du côté des hommes. La langue de mes contemporains tourne encore dans la mienne, des mots, des expressions, des ombres et des chimères qui tournent, descendent, pénètrent dans mon esprit, jusqu’à me rendre malade. Les mots sur la page permettent à l’esprit de prendre le large peu à peu, les ombres et les chimères sont encore là, mais elles se noient peu à peu dans leur propre substance, elles apparaissent peu à peu comme des ombres et comme des chimères, peu à peu un autre côté du Réel émerge, d’abord le silence, les mots sur la page, puis peu à peu d’autres mots, d’autres expressions (d’autres ombres, d’autres chimères), du côté de l’Intimité. Il se peut que j’aie eu tort de chercher à fuir mon humanité. Quoi de plus ancien (de plus archaïque) et de plus contemporain que de chercher à échapper à cette Intimité insupportable ? J’évolue dans une obscurité qui demeure humaine, même si mes congénères me donnent une Image de cette humanité qui me donne envie de mettre fin à ma propre humanité. Cette envie est encore humaine, me dis-je, archaïque et contemporaine, aussi vaine que mon humanité elle-même. Il me faudrait m’échapper à l’intérieur de ma propre humanité, qui demeure dans cette obscurité grandissante ? Les ombres et les chimères me lâchent. Je n’ai aucune Image, aucune Idée de ce que je cherche à me dire. — Je n’ai aucune langue. Je ne peux pas entrer dans le bal de mes contemporains, mais je ne peux pas non plus en inventer un autre. La barque quitte le rivage. La barque est humaine, à bord il y a un homme. Le rivage s’éloigne peu à peu ; peu à peu, il disparaît. L’obscurité change peu à peu de nature : ce n’est plus le fait que je ne trouve ni les mots que j’aimerais entendre ni ceux que j’aimerais me dire, c’est que, peu à peu, je n’ai plus envie de parler. Mon Intimité ? Cet autre côté du Réel ? — Je dois aller faire quelques courses et payer ma facture de téléphone. 

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11 octobre 2019

Les mots sur la page

J’aurais donc à écrire, moi aussi, non pas une histoire, mais une sorte de chronique ? J’étais au lycée. Je venais de découvrir l’existence des mots, sur la page. Sur la page les mots sont silencieux : les bouches, ouvertes ou fermées, n’y accèdent pas. Le monde dans lequel je suis né et qui m’engloutira bientôt ne connaissait pas les livres : on y regardait la télévision, on y lisait journaux et magazines, on parlait beaucoup, on écoutait peu. Je n’ai jamais été impressionné par les gens cultivés, les enseignants, les professeurs : ils m’étaient étrangers. Lorsque j’ai découvert l’existence des mots sur la page, tardivement, je ne me suis presque pas préoccupé des gens qui en parlaient (les enseignants, les professeurs), ces gens-là m’étaient étrangers, comme le sont devenus, plus tard, les gens du monde dans lequel je suis né et qui m’engloutira bientôt. Les mots sur la page ne parlent pas vraiment. Quand un ami me donne à lire un texte qu’il a écrit, ou bien je le lis comme si cet ami me parlait (les mots ne sont plus sur la page), ou bien je le lis comme si le texte avait été écrit par un inconnu. Les mots sur la page m’ont tout de suite permis de fuir la communauté des hommes. Ce n’était ni exil ni exode, — une simple disparition. Une trentaine d’années plus tard, je m’aperçois que cette disparition fut définitive, malgré le jeu des Apparences, heureux ou malheureux. Aujourd’hui j’ai vu ma mère : je ne suis pas certain de son existence. Ensuite j’ai vu la mère de mes deux garçons : elle existe en vertu de l’existence de mes deux garçons. Je suis sorti des Apparences et des mots sur la page pour rencontrer une femme et, avec elle, donner naissance à deux garçons. La relation que j’ai avec la mère de mes deux garçons est extraordinairement simple et désormais tout à fait heureuse : elle est la mère de mes deux garçons, je la respecte et j’ai pour elle beaucoup d’affection (elle mérite ce respect et cette affection). Quant à mes deux garçons, je les aime. Le reste aura toujours été très obscur. Le reste ? La communauté humaine ? Je sais qu’elle existe, je sais que j’existe aussi, mais j’existe en cette communauté humaine comme si je n’y existais pas, ou plutôt, comme si je n’y existais que sous la forme du malentendu. J’entends mal la communauté humaine, celle-ci ne m’entend pas du tout. Les mots sur la page ne viennent-ils pas de cette communauté humaine ? Un malentendu entretenu par la communauté humaine elle-même ? Les mots sur la page échappent à la communauté humaine, comme les oiseaux échappent à l’ornithologie. « Lire entre les lignes est un art étale, entre les mots aussi, un art à pic », a dit Genet. Je n’ai jamais cherché à lire entre les lignes, ni entre les mots. Le blanc rayonne davantage dans le monde et dans la communauté humaine que sur la page : sur la page je lis les lignes, les mots, — le noir. Les mots sur la page sont lisibles, quoi qu’en dise Genet. Je ne connais ni Genet ni la Palestine, ni Dante ni Florence, ni Céline ni Sigmaringen, ni Ramuz ni mon pays. Je ne connais que mes deux garçons, leur mère et les mots sur la page, — le reste a toujours été très obscur, et l’est chaque jour davantage. 

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En dehors de la communauté humaine

Le présent irréel de l’écriture rejoint la solitude essentielle d’une vie qui se découvre incapable de parler. Je marchais dans la rue, sur un pont, dans la ville où je suis né. Les nouvelles du front sont mauvaises. Je songeais aux mots, à leur être. Les mots n’ont d’être que dans l’esprit, lequel, comme les mots, se déroule dans la matière. Ils sont voués tantôt à la communication, tantôt à leur propre jeu. La communication se déroule à l’intérieur de l’économie relationnelle : les mots sont des gestes, des actes, des moyens de jouer à l’intérieur de la communauté humaine. Ce jeu m’intéresse très peu, mais il me faut le jouer, si je souhaite demeurer un homme, à l’intérieur de la communauté humaine. — Un carnage.

Après quoi, donc… Mes amitiés se décomposent comme des pommes exposées à une source de chaleur qui se renouvelle à chaque instant. Je marchais dans la rue, sur un pont, dans la ville où je suis né et où je mourrai sans doute, faute de mieux. Je puis encore m’adresser au langage, me disais-je. Je ne suis pas fait que de mots, ces mots qui échouent depuis que je suis né (dans cette ville où je mourrai sans doute, faute de mieux) à donner vie à la moindre beauté relationnelle (à l’intérieur de la communauté humaine), je suis aussi fait d’un silence essentiel qui parvient depuis que je suis né (dans cette ville où je mourrai sans doute, faute de mieux) à communiquer avec le silence du Réel, beauté indiscutable et souveraine de l’Univers. Or, me disais-je, les mots peuvent en ce silence du Réel, devenir réellement silencieux.

Je pourrais continuer ainsi à communiquer, me disais-je, mais en dehors de la communauté humaine. 

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09 octobre 2019

Une chair incarnée autrefois

Au chaud, dans le café où le 3 avril 2001 je fêtais la naissance de mon premier garçon, seul. Je suis encore dans le monde de mes grands-parents maternels, me suis-je dit quand j’étais sur une terrasse au froid, en train de me dire, en substance, que je ne vais pas très bien. Je suis donc tout de même encore quelque part, me dis-je. Je suis là, les gens diraient présent ou au présent, dans un monde qui n’est plus. Je suis la présence d’un monde disparu. Mais ce monde n’a pas du tout disparu ! Mes grands-parents maternels ont disparu, mais leur monde demeure en moi, puisque j’y demeure. Mes grands-parents n’appartiennent pas seulement à ce monde qui demeure en moi et dans lequel je demeure, ils en sont les Images essentielles. Ils ne disparaîtront que lorsque je disparaîtrai. L’homme est un animal imaginaire, me dis-je tous les jours. Il existe, réel, mais il ne devient réellement humain que lorsqu’il devient une Image : comme (en moi) mes grands-parents maternels. Du temps de leur existence corporelle ils existaient à la fois corporellement et selon leur Image : ils étaient blanchisseurs, concierges, parents, grands-parents, ils s’occupaient d’un canari (qui n’a jamais eu de nom), allaient de temps en temps au restaurant, ma grand-mère maternelle au loto, mon grand-père paternel au bistrot, — deux vies corporelles et deux Images. La vie corporelle est essentiellement intime, invisible, même à nos propres yeux. Mais elle est aussi visible (amoureuse, amicale, familiale, sociale, professionnelle, etc.) : la vie corporelle apparaît. Ça fait une Image (amoureuse, amicale, familiale, sociale, professionnelle, etc.). Les gens vivent de ça, avec ça, à l’intérieur de ça. Il faut aller chez le coiffeur. Le paletot éliminé, la casquette, la clope au bec. Les crampons, l’hiver, pour éviter de se casser la bobine. Le dentier, les trois chicots. La douceur de la main de ma grand-mère maternelle ? L’Image devient essentielle. Cette douceur me revient corporellement (comme la main de mon père qui se pose sur ma bouche et sert, sert, jusqu’au sang). Je deviens cette Image : mon corps entre en elle. Cette main n’est plus (ni celle de mon père). Je demeure, seul. La vie corporelle est-elle essentiellement seule ? Ça se frotte, ça se pique, ça se heurte, ça se séduit, ça se caresse, ça se touche, ça se pénètre, ça se somme, ça se toise, ça se présente, ça se représente, ça se donne, ça s’entourloupe, ça se vend, bref, — la comédie humaine (avec son cortège d’Images inessentielles). — Mais la douceur de la main de ma grand-mère maternelle ? Ce fut corporel (du côté de ma grand-mère maternelle sa main de mon côté cette main sur ma joue d’autrefois). Ma joue est encore là, corporelle, seule. La main de ma grand-mère maternelle est encore là en moi. Où ça ? Là en moi, corporellement ? Pas là en moi : là — moi. Moi. L’Image essentielle commencerait là : là — Moi. Pas là moi corporellement moi dans ce café au chaud où le 3 avril 2001 je fêtais la naissance de mon premier garçon, seul, mais là moi en cette Image, la présence charnelle de ma grand-mère maternelle dans ma propre chair, désormais seule. Le monde dans lequel je suis encore, puisque je suis encore dans un monde, est du côté du réel ma propre chair (ma vie corporelle seule) et du côté de la vérité la main de ma grand-mère maternelle sur ma joue d’autrefois. — La vérité ? — La vie corporelle qui accède à son Image essentielle, mettons. Je m’incarnerais en cette Image ? Ma grand-mère maternelle a remarqué que j’étais là, mettons. Sa main (d’autrefois) m’aurait incarné. Je serais une survivance : une chair incarnée autrefois. — Encore là ?

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