Incarnations

26 juin 2022

C’est encore la guerre

Bientôt huit ans que mon père a rendu l’âme. Ici partout c’est toujours un lieu vécu (un être une infinité d’êtres). C’est encore la guerre dans un rêve. Je suis dans une grande ville. Une place où se produisent des saltimbanques. Je remonte un boulevard à la recherche de mon sac à dos. Une femme en uniforme m’oblige à entrer dans une cabine d’essayage. Je lui demande où ils ont mis les pissotières. — Nathan a réussi son bac. L’uniforme était rouge. « Nous nous mîmes en route. [Guido] me demanda si je restais encore longtemps à la mer. “Je commence à en avoir assez, dis-je. Trop de complications” » (PaveseLa plage). Quoi de si angoissant dans ce livre ? Le silence désespéré y compris dans tous les mots qui sont prononcés : la solitude qui n’est pas le fait d’être seul, mais le fait d’être seul avec tous les êtres (la promiscuité). La solitude de tous les êtres y compris dans toutes les formes que peut prendre une « relation ». « Mourir ne serait rien d’autre qu’abandonner un rien au néant, mais ce serait impossible du point de vue du sentiment, car comment pourrait-on ne fût-ce qu’en n’étant rien s’abandonner en toute conscience au néant, et pas seulement à un néant vide mais à un néant bouillonnant, dont l’inanité ne tient qu’à l’impossibilité de le concevoir » (KafkaJournal).

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23 juin 2022

Quelque chose

Quelque chose manque « ici ». Je préfère appeler ça « quelque chose » plutôt que « quelqu’un ». « Ici » ça n’est pas seulement « ici et maintenant », c’est ici partout. Si ce qui manque ici manque partout, la « vraie vie » ne peut pas être « ailleurs ». Rimbaud dit qu’elle est absente. Qui ? C’est dit dans Une saison en enfer (une histoire d’amour). Sans doute l’amour aide-t-il à éprouver cette absence de la « vraie vie ». Je vais bientôt demander à Pavese ce qu’il en pense. Je vais trop vite. — La « vraie vie » nulle part. La vie ici partout mutilée. — Je dis que la vie ici partout mutilée est la « vraie vie ». La « vraie vie » ici partout ? Ici partout = nulle part ? « Peut-être […] la poésie, comme l’art, se met-elle en route, avec un moi qui s’est oublié, vers ce but étrange et étranger, et là — mais où ? en quel lieu ? avec quoi ? comme quoi ? — se dégage » (CelanLe méridien). La vraie vie ici partout mutilée se met en route vers nulle part. Ici partout nulle part un lieu où le moi se dégage — oublié. On ne sait pas « comme quoi ». — Quelque chose. (J’essaie en vain d’entamer ma sérénité.) « Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle » (RimbaudIlluminations). 

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22 juin 2022

Autour

Autour du court-métrage : Julien m’a mis dans les pattes La Jeune Parque. La pluie cette nuit pendant que je dormais. Hier soir la « Fête de la Musique ». Posté sur une terrasse, plusieurs heures durant, au bord d’une rivière de présences. Merveille unique de toutes ces corps. « Quand je dis quelque chose la chose perd aussitôt et définitivement son importance, quand je la consigne par écrit elle la perd aussi toujours mais parfois elle en acquiert une nouvelle » (KafkaJournal). Eliana me demande de venir chercher les livres que j’avais laissés chez elle quand j’ai quitté A. Yaël est d’accord de m’aider. Je suis vite dépassé par les subtilités de Marie (elle me prête une intelligence psychologique que je suis fort loin de posséder). — Un téléphone avec Yanick. Son père a fait une « fugue » avec son ami « coréen-sourd-muet ». « La vie est la farce à mener par tous » (RimbaudUne saison en enfer). — Le tonnerre, quelques éclairs, une pluie prodigue : je suis aux anges. 

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21 juin 2022

Chaleur abrutissante

Bleu de cobalt l’autre nuit. Chaleur abrutissante. Allées et venues d’une guêpe. Un ventilateur dans le studio de ma mère. Le ventilateur que Yaël m’a prêté au pied de mon lit. Comme des départs de feu dans le Journal de Kafka : après quelques phrases, quelle que soit la nature du terrain, tout brûle. Une jeune femme que je connais de vue me demande si je peux lui offrir un café. L’angoisse comme un halo presque palpable. Je/tu c’est Ça (tat tvam asi). « La nuit du 22 au 23 août 1987 je l’ai passée au centre de l’Istrie, dans un motel au bord d’un précipice, une “doline d’effondrement”, tout au pied de laquelle Dante aurait, selon la légende, pénétré, dans l’Enfer » (HandkeEncore une fois pour Thucydide). Un verre avec Julien. Nous avons parlé du court-métrage. Soirée sur une terrasse avec Yaël. « Cependant Moïse conduisait les brebis de Jéthro son beau-père, prêtre de Madian ; et ayant mené son troupeau au fond du désert, il vint à la montagne de Dieu, nommée Horeb. Alors le Seigneur lui apparut dans une flamme de feu qui sortait du milieu d’un buisson ; et il voyait brûler le buisson sans qu’il fût consommé. Moïse dit donc : Il faut que j’aille reconnaître quelle est cette merveille que je vois, et pourquoi ce buisson ne se consume point » (La Bible).

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17 juin 2022

Selon mon cœur

Royaume où presque tout peut être. Nathan fait du foot. Yaël est avec Soemya. Sabrina va un peu mieux. Bernard me parle d’un poète dont j’ignore tout : Roger Gilbert-Lecomte. Handke selon mon cœur : Histoire d’enfant et Après-midi d’un écrivain. Je parle de mes enfants à Bernard. Il me dit que je suis bien entouré. — Une entente inespérable, c’est vrai. Serait-ce le cas si nous habitions ensemble. Je ne peux habiter que mon esprit. La solitude a été un enfer. En sortant de cet enfer un autre enfer : A. En quittant ce second enfer j’ai tout de suite découvert une autre solitude : ce Royaume. Le silence dans mon crâne : « affirmer un espace intérieur au monde » (HandkeAprès-midi d’un écrivain).

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16 juin 2022

Une affiche de théâtre

Le paraît-il nous dit que les astres ne sont pas éternels. La belle causerie de Julien : « Le parfum des mots ». Cette nuit la lune comme si elle n’avait pas été ce qu’elle a été durant deux nuits. Visible vers quatre heures du matin : blanche dans un bleu électrique. La tranche de pastèque est sucrée. — Comment se fait-il. Sabrina est aux antibiotiques. Quelques mots à propos du court-métrage à Fabien, un ami de Julien qui connaît Carole, la comédienne qui jouera dans notre court-métrage. Je l’ai choisie en la voyant sur une affiche de théâtre. Je veux qu’elle demeure une « photographie ». Bien voir : « affirmer un espace intérieur au monde » (HandkeAprès-midi d’un écrivain). « La fenêtre était ouverte, on voyait un acacia et une place déserte. C’était une fenêtre basse de rez-de-chaussée, de son lit de repos Josef voyait tout et tout le monde pouvait le voir de l’extérieur. C’était pénible mais s’il était obligé d’habiter si bas c’est qu’au moins depuis six mois, ayant beaucoup engraissé, il était devenu absolument incapable de monter les escaliers » (KafkaJournal).

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14 juin 2022

La course de la lune

Journée vide avant-hier, vidée, à lire des choses inutiles de Leibniz. Ça ne serait supportable que si j’en faisais un personnage, me disais-je. Il a des choses à dire à la terre entière. « Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire » (RimbaudUne saison en enfer). Quitter ce lac c’est tout comme aller à Shanghai. « Dans le Nord stérile s’étend une mer : le “Lac céleste” » (Tchouang-tseu). Les examens de Yaël ont commencé. J’ai annulé un rendez-vous avec la doctoresse Chesnel. C’était pour voir si mon sang est encore trop sucré. Comme de juste la secrétaire se fout complètement de savoir pourquoi je lui demande d’annuler ce rendez-vous. « Rien d’autre qu’une attente, éternelle détresse » (KafkaJournal). Est-il vrai que je n’attends plus rien. Cynthia hier soir par hasard à Saint-François. Quelques pas pour regarder le lac entre le Crédit Suisse et l’Hôtel des postes. Le soir j’ai écrit à Marie. J’admirais la course de la lune au-dessus du lac (pleine lune en Sagittaire, me dit Marie). « Peut-être […] la poésie, comme l’art, se met-elle en route, avec un moi qui s’est oublié, vers ce but étrange et étranger, et là — mais où ? en quel lieu ? avec quoi ? comme quoi ? — se dégage » (CelanLe méridien). 

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12 juin 2022

Un titre provisoire

Sabrina et Lionel dans la fatigue et les emmerdements des suites du Covid. Un café avec Yaël. Le soir un film avec Greg : Europa de Lars von Trier (1991). Un rêve : Sabrina me parle en espagnol. Ce matin ne varietur le Journal de Kafka. Je tombe sur Karl Rossmann. Karl Rossmann en Amérique, Léopold Kessler et les Américains en Allemagne. Léopold disparaît « par noyade ». Une image une autre image (Murnau, Lang, Wells, Hitchcock, Godard, und so weiter). J’ai trouvé un titre provisoire pour le court-métrage que j’aimerais faire avec Julien : Il faut rentrer. « Peu à peu, la brume s’épaissit. Je me croirais perdu. Mon fusil n’est plus, dans mes mains, qu’un bâton qui peut éclater. D’où partent ces bruits vagues, ce bêlement, ce son de cloche, ce cri humain ? […] Il faut rentrer. Par une route déjà effacée, je retourne au village. Lui seul connaît son nom. D’humbles paysans l’habitent, que personne ne vient jamais voir, excepté moi » (Renard, « Fermeture de la chasse » dans Histoires naturelles). 

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11 juin 2022

Voir le temps

Ma mère est plus attachée à ma sœur qu’à moi. Ça m’arrange. Je n’aime pas être au centre. Au centre de quoi. — Un homme : le petit garçon, le vieux. Une femme : la petite fille, la vieille. Ça se voit bien dans l’intimité. En regardant bien, il est possible de voir le temps. Les vestiges de l’enfance et les signes précurseurs de la vieillesse sont visibles en tout être. Le soleil est déjà une naine blanche. — C’est beaucoup trop extérieur. Ni vestiges ni signes, choses d’une présence, tout un attirail théologique de Saint Augustin à Saint Bonaventure. Voir le temps autrement. Le présent n’est ni au centre ni sur une ligne sur laquelle il se déplacerait. Pas de parousie. La présence de quoi. Le temps détruit. Le temps détruit quoi. Le temps ne détruit pas. La petite fille est déjà une naine blanche. « [L]a substance n’est pas le sujet d’un attribut, mais l’unité intérieure d’un événement, l’unité active d’un changement » (DeleuzeLe Pli, Leibniz et le baroque). Voir le temps c’est voir cette unité. C’est visible en tout être : la petite fille dans la vieille. Le lac asséché en train de naître. Volume cinétique. 

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10 juin 2022

Se faire Un

Un qui ne jouerait que quelques notes, quatre ou cinq. Se faire Un dans le silence. « Chaque mot est une incantation. Celui qui appelle l’esprit — le fait apparaître » (NovalisLe monde doit être romantisé). L’esprit appelé, apparaissant, fait apparaître le monde qui se fait Un : se faire Un dans le silence quand le monde se fait Un dans l’apparition de l’esprit. Rien à voir avec voir : les êtres ne sont pas spirituels. Qui se fait Un peut parler comme s’il ne parlait pas : sans déranger le silence. « Depuis l’époque où il avait vécu, presque une année durant, avec l’idée que la langue désormais lui manquait, chaque phrase était devenue pour l’écrivain un événement, pourvu qu’il y sentît le sursaut d’une suite possible. Chaque mot, non pas prononcé mais qui, devenu écriture, en donnait un autre, le faisait respirer largement et le reliait au monde avec une force nouvelle ; le jour ne commençait pour lui que dans le bonheur d’une notation réussie et, pensait-il, rien ne pouvait alors plus lui arriver jusqu’au lendemain matin » (HandkeAprès-midi d’un écrivain). — Chaque matin quelques pages du Journal de Kafka. Ce matin Le Verdict. Je corresponds de nouveau avec Marie. Les examens de Nathan ont l’air de bien se passer. 

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