Incarnations

21 avril 2021

Auschwitz jusqu’à moi

Chose faite en 1987, Auschwitz jusqu’à moi, sur le canapé-lit dans le salon de mes grands-parents du côté maternel en tombant par hasard sur la première diffusion à la télévision de Shoah, le chef d’œuvre de Lanzmann. Il me faudra une vingtaine d’années pour commencer à en parler (à mes enfants, puis dans le cadre d’un séminaire que je donne sur le sujet à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne). Avant mes enfants je n’en parle pas. Après la chute je n’en parle presque plus (une seule fois quand je rejoins Yaël à Munich, parce qu’il souhaite visiter Dachau avec moi : je raconte, dans le silence du camp, puis je me tais).

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20 avril 2021

Sur le canapé-lit

J’ai grandi avec la télévision. Une au salon, une dans la chambre à coucher de mes parents, une dans ma chambre et une dans le salon de mes grands-parents du côté maternel. Je dors sur le canapé-lit. On peut voir des êtres et des choses qu’on ne verra jamais. L’école est indigente. Ces gens ne sont pas foutus de me dire ce que nous foutons là. Je me dis qu’il me faut attendre, que d’autres, plus tard, auront quelque chose à me dire. Je vois des meurtres, des accidents terrifiants, du sang. Ça parle tout le temps et ça dit des choses que je n’entendrai jamais. Je ne connaissais même pas l’existence d’Auschwitz…

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19 avril 2021

La chute m’a transformé

La chute est aussi importante que l’enfance. Celle-ci modèle obscurément, interprète les reliefs, s’éloigne et ne cesse de miroiter ; celle-là donne le ton et applique à toutes les apparences le grand teint profond de la vérité. (Renan traduit L’Ecclésiaste presque en même temps qu’il écrit ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse). J’apprends que ma mère est malade. Je viens de sortir de mon trou. La chronologie est confuse. On nous dit qu’elle va mourir. Je n’arrive pas à y croire. Je me jette avec avidité dans l’errance. Je me trompe une dernière fois sur la nature de l’homme. J’ai eu raison de ne pas croire à la mort de ma mère. Celle de mon père m’arrive enfin. Je découvre un monde qui n’existait pour moi que dans les livres, au cinéma et à la télévision. J’y laisse ma peau, mais je découvre peu à peu que la chute m’a transformé : je suis devenu serein.

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18 avril 2021

La nuit à l’intérieur

L’intime, dépouillé de tous les colifichets du langage, se révèle dans ce noir, présent partout dans l’intimité de tout. Le bout du chemin était là. Il avait toujours été là, boule au ventre ou dans la gorge, le bal des puissances entre les êtres, la misère de l’esprit qui cherche en vain un autre royaume que ce royaume des puissances entre les êtres, déjà la solitude de la chambre, déjà le noir, déjà le silence quand juste à côté, tout prêt, le bal des puissances entre les êtres est sur le point d’expirer (avant de repartir de plus belle). Mais ça repart toujours de plus belle. Question de temps, le temps en tant que tel. La nuit n’est d’abord qu’un répit. Mais je découvre qu’il est possible de transporter la nuit à l’intérieur du temps en tant que tel : je commence à me séparer, — je peux transplanter la nuit à l’intérieur de moi.

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16 avril 2021

Un trou dans la tempe

Le bout du chemin est là. Je manque de peu de mettre le feu au studio dans lequel je vis à ce moment-là. J’apprends que mon père est malade. On ne me dit pas qu’il va mourir. Je baisse les stores. Mon père est en train de mourir. Sait-il qu’il va mourir quand je vais le voir à l’hôpital ? Il me parle de son enfance pour me parler de la mienne. Un trou dans la tempe qui a été fait par un tournevis. Il ne s’est servi que de ses mains. Il n’a jamais touché ma sœur. Il ne me parle pas de ma mère. En Italie on éduque les garçons de cette manière. Il croyait bien faire. Il ne faut jamais faire le bien. Il me demande pardon. Je ne lui en veux pas. Je sors de la chambre sans lui dire que je l’aime. Il est foutu. 

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15 avril 2021

Vers l’œil intérieur

La fausseté de ma conscience est à son comble. Je sors de l’anorexie : manger est devenu impossible, donc je dois manger. Un bol de céréales avant l’aube. Je quitte Yanick plusieurs fois. Où sont les vieillards psychopompes ? Je lis Joyce à Bucarest. Où est la mer ? J’aime encore. L’angoisse va bientôt m’avaler. Je voyage encore. Je ne suis déjà plus là. La chute me libère de tout. Je me dirige vers l’œil intérieur qui ne voit rien. Je saigne mon esprit à blanc durant plusieurs années. Je vois encore mes enfants une fois par semaine, nous allons chez mes parents. Je ne lis plus. Je ne parle presque pas. Les écoutilles sont fermées. Une panse de brebis qui coule à pic dans les profondeurs. Les nerfs sont à l’extérieur, chevelure folle, bâtonnets aveugles. Je paye encore mes factures. 

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13 avril 2021

À l’échelle de ma vie

La chronologie devient confuse, d’autant que la distance qui me sépare de ces réalités fluctue au gré d’autres réalités plus ou moins profondes (plus ou moins susceptibles de clarté), dont certaines, à l’échelle de ma vie, sont pour ainsi dire intemporelles. « Quiconque pense que dès cette vie mortelle un homme peut dissiper les brumes des imaginations corporelles et charnelles de façon à posséder la lumière sans nuage de la vérité immuable et y adhérer avec la ferme constance d’un esprit totalement détaché des habitudes de cette vie — celui-là ne comprend ni ce qu’il cherche ni ce qu’il lit, lui qui cherche » (Saint Augustin, De l’accord des évangiles). L’intimité obscure de ces dix mois d’anorexie où s’abolit en moi tout ce que je souhaitais abolir depuis pour ainsi dire des siècles change la nature du langage : je ne suis plus devant l’homme. Je ne peux plus être devant Dieu. Je parle tout au plus devant mes os

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12 avril 2021

Une mandarine par jour

Je perds la moitié de mon poids en moins d’une année. Je suis en bonne voie. Je lis Kafka, Bernhard, Beckett. Je suis devenu athée. Je n’ai la paix qu’avec mes enfants, une paix royale. Sinon j’habite dans mes os. Je lis Céline, Joyce, Duras. Je parle de moins en moins, je m’essouffle. Les cours m’épuisent. Je lis Proust, Ramuz, Pinget. Je m’éteins et je brûle en même temps. Je lis Sade, Bataille, Blanchot. Je ne dors presque plus. Je tiens à peine debout. Je lis Antelme, Rawicz, Kertész. Une mandarine par jour. Je ne lis plus. Je voyage à l’intérieur du noir. J’aurai, longtemps, la nostalgie de cette intimité obscure. J’ai déjà aboli, en moi, ce que je voulais abolir. Je ne parle plus. 

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En attendant ma chute

Je voyais bien que je ne pourrais pas demeurer éternellement chez mes parents. Je ne peux plus entrer dans les ordres. On m’encourage à faire des études universitaires. Je quitte S. parce que je tombe violemment amoureux de Yanick. Je quitte mes parents et je vais habiter chez elle. Elle devient institutrice. Je suis étudiant, puis assistant, puis maître d’enseignement et de recherche en théologie à l’Université de Lausanne. Les enfants arrivent : Yaël en 2001 et Nathan en 2004. Comme d’habitude je lis à côté, dans tous les sens. En me mettant à enseigner, je découvre ce que je pressentais lorsque j’étais étudiant : mes collègues sont des escrocs. Je deviens anorexique en attendant ma chute. 

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Une occupation à plein temps

Quoi après Marx et Stirner ? Je regarde les filles de loin. J’ai déjà été violemment amoureux (B.) ; elle ne l’a pas su. Je n’aime l’eau et ne la désire que de loin (la voir, la sentir, y être sans y être) ; je lis Stendhal à la piscine de Renens. Je suis incapable de lire ce que l’école me demande de lire. J’apprends à faire semblant. Je réussis. Je découvre que je n’aime pas voyager. Je commence à écrire quand je tombe violemment amoureux de M., une occupation à plein temps. Les mots prennent le dessus. Je sors du monde. On me change d’établissement. M. disparaît. Je continue dans les mots. L’école me sourit, je n’en ai rien à foutre. Je lis saint Thomas d’Aquin. Je veux entrer dans les ordres. S., la sœur de M., me déclare sa flamme. Je l’embrasse. Je tombe amoureux après.

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