Incarnations

21 janvier 2020

Je mets du temps à me remettre

Je disparais dans les mots que je fais disparaître. Je parle avec des inconnus, inconnu moi-même. Je tombe sur la grève du climat. Greta Thunberg est là. La foule sur la place de la Riponne fait une minute de silence pour les victimes humaines et animales en Australie. Je dois aller remettre un document au secrétariat de l’Université populaire. En sortant du secrétariat de l’Université populaire je tombe sur Ahlam. Nous ne nous saluons pas. Je bois un café au Café Romand. Je songe aux Nouvelles démesurées de Bioy Casares. J’ai seize ans lorsque je suis à Venise pour la première fois. Je n’ai pas encore lu Casanova. Je bois beaucoup. Je ne serai avec Sandra que trois ans plus tard. Nous allons à Bruxelles avec Christophe et Céline. Christophe est belge, suisse et américain. La mer du Nord est à peine visible, grise dans le ciel gris, — une tempête formidable, un vent tournoyant que je ne reverrai plus jamais. Nous achetons deux perruches ondulées sur la Grand-Place, que nous ramenons à Lausanne dans une petite cage en bois. Hier soir j’ai parlé de Rousseau. Je mets du temps à me remettre. Je supporte mal que les gens apprécient ce que je dis. Je voudrais disparaître, sans être tout à fait seul. Le silence qui régnait dans ma famille lorsque j’étais enfant m’impressionne encore. Je suis encore dans ce silence. Olivier débarque au bistrot par hasard, puis disparaît, aussi brusquement qu’il était apparu. Il me parle de L’empire des signes de Barthes. Mon père a seize ans quand il arrive à Turin. Je bois un café au Café des Avenues. Je ne suis jamais allé à Turin. 

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15 janvier 2020

Mon basalte sonore et remuant

Un rat pris à un piège peut-il être intelligent ? La liberté est un sentiment, l’intelligence une illusion. Il me plaît de m’exposer à ma misère en me la narrant de telle sorte qu’elle m’apparaisse de manière légère, en une sorte d’irréalité qui lui donne un tour agréable, comme si j’assistais à la misère légère et agréable d’un personnage dont il me plairait de concevoir la nature de manière légère, en une sorte d’irréalité qui lui donnerait un tour agréable. La solitude expose à toute sorte de leurres, il se pourrait bien que j’en fusse un. Julien a clos le cycle sur la douceur en beauté. Corentin nous a quittés très tôt, il avait à fêter je ne sais quelle réussite de sa sœur, Jessica, en compagnie de deux de ses amies, Alma et Camille. Barbara était là, toujours intéressante, qui présentera bientôt à Soleure un documentaire consacré à sa mère et à sa présence auprès d’elle, dans les parages de la mort. Romy intervenait en sa qualité de sexologue, c’est la première fois que je l’entendais vraiment. J’ai fait la connaissance d’Elena, une psychologue bulgare avec qui j’ai pu échanger quelques mots sur Sofia et sur l’orthodoxie ; elle était contente de partager avec moi quelques mots sur Sofia, et amusée d’entendre les sottises très informées que j’avais à dire sur l’orthodoxie. Odile écoutait Julien en demi-lotus sur sa chaise, il fut question de la « polyamorie », une fille dont j’ignore le prénom a rendu visite à des Kirghizes, Colin n’a presque pas pipé mot ; il y avait du vin, du fromage, du pain et un excellent saucisson. Julien était heureux. Nous avons rejoint pour un dernier verre Corentin, Jessica, Alma et Camille au Café des Philosophes, moment léger et agréable où il fut question des animaux qui peuplent encore l’Australie, avant de nous quitter. Il me tardait de retrouver ma solitude, dans le tourbillon irréel de ces présences, près de mon basalte sonore et remuant.

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14 janvier 2020

Je suis à l'étroit dans mes mots

Je suis à l’étroit dans mes mots. Julie visite Istanbul avec Samuel. Samuel est un fervent sectateur du Guide du Routard (il pratique le Guide du Routard en cabaliste vétilleux et foutraque). J’ai en horreur le Guide du Routard. Je reste à l’auberge de jeunesse. Je quitte Istanbul. J’ai besoin de retrouver Lausanne, le lac Léman. Je suis allé à Pully à pied, puis j’ai longé le lac jusqu’à Ouchy. À Pully je me suis cassé le nez sur mon vieux professeur de grec ancien, Monsieur Guidoux, qui buvait un thé avec sa sœur. Il se souvenait de moi, mais il voulait surtout savoir ce que nous avions lu en classe. Le Gorgias de Platon et Les Nuées d’Aristophane, lui dis-je. Se souvenait-il de moi ? Ses manières m’enchantent. Je le quitte, pour arriver à Ouchy avant la nuit. Je n’arrive pas encore à quitter Istanbul. La nuit passe, puis une partie du jour. Encore une nuit, encore un autre jour. Eliana hier soir à la maison, chili con carne, riz complet et une bonne bouteille de vin rouge. Je ne l’avais pas vue depuis plus de deux mois. Les amitiés interstitielles. Ce soir Julien va clore le cycle sur la douceur à la librairie de la Louve, où j’achetais il y a plus de trente ans mes premiers livres de seconde main. Rendez-vous dans trente minutes avec Colin. Je vois grâce à Gladys un rouge-gorge rose d’Australie. Eliana hier soir m’a parlé de Matzneff avec beaucoup d’intelligence. Je dois préparer le cycle sur Rousseau qui va commencer lundi prochain à la librairie de la Louve, où j’achetais il y a plus de trente ans mes premiers livres de seconde main. Je suis à l’étroit dans mes mots à Lausanne, coincé comme un rat. 

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07 janvier 2020

Un sentiment d'indifférence

J’ai marché jusqu’à la gare, où j’ai bu un café en lisant quelques pages de Chateaubriand. En sortant il faisait froid, je suis monté dans un autobus pour rentrer. Nuit presque blanche, soleil d’hiver éblouissant ; une petite fille dit à sa mère qu’elle a envie de visiter Lausanne, il n’y a rien à voir à Lausanne, lui répond sa mère. Le monde se déforme lorsque je décide de considérer que les Portugais n’ont jamais inventé la caravelle. La dernière fois que je suis monté dans un avion, nous rentrions d’Istanbul, j’étais avec Julie ; atterrissage à Paris. Je ne suis plus avec Julie depuis plus de huit ans. Un sentiment d’indifférence, coulé dans la nuit très calme ; une liberté à laquelle je ne suis point accoutumé. Je balance entre Sofia et Istanbul. J’arrive à Istanbul malade comme un chien. Je voyage mal. Je suis malade comme un chien ; on m’installe dans un lit. Je transite par Byzance, Constantinople (je ne suis pas encore à Istanbul), s’éclosent dans mon esprit fébrile des mots en grec ancien. À Istanbul, comme à Sofia, nous logeons dans une auberge de jeunesse. — Je ne logerai plus jamais dans une auberge de jeunesse. Je demeure longtemps dans mon lit, seul, au dernier étage de cette auberge de jeunesse à Istanbul, non loin de Sainte-Sophie. Le lit dans lequel on m’a installé se situe sous le toit de l’auberge de jeunesse, le vent s’engouffre, il pleut à l’intérieur. Je me roule dans une grande couverture (le vent s’engouffre, il pleut à l’intérieur). Je n’étais guère mieux à Sofia.

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05 janvier 2020

Je respire merveilleusement bien

Ewa était avec Piotr, j’étais avec Sandra. Une année après notre voyage en Pologne, Piotr et Ewa sont à Lausanne. Je ne suis plus avec Sandra. Le petit castel, non loin du village polonais dont j’ignore maintenant le nom, est bien plus ancien que le château impérial de Poznań. Sandra m’apprendra plus tard que Piotr et Ewa se sont séparés. Ewa a quitté Piotr, me dit Sandra. Le petit castel que Piotr et Ewa nous font visiter possède un parc dans lequel se trouve un vieux canon à poudre. Piotr et Ewa sont fiers de nous montrer un passé qui dans leur esprit leur appartient. Je ne suis plus avec Sandra depuis bientôt trente ans. Yanick me donnera deux garçons. Je ne suis plus avec Yanick depuis plus de dix ans. Je me réveille au milieu de la nuit, l’appartement est vide, je respire merveilleusement bien. Je vais apprendre quelques langues, lire quelques livres, aimer quelques femmes. Je ne suis jamais retourné en Pologne. Michel hier soir, à Saint-Prex, nous parlait de la Silésie ; Hugues de Moscou. Les parents de Barbara, nous dit Barbara, viennent de Breslau, maintenant Wrocław. Je me demande si Sandra serait en mesure de m’apprendre ce que sont devenus Piotr et Ewa, chacun de leur côté. On raconte que le roi Salomon avait sept cents femmes et trois cents concubines. Il a prononcé trois mille sentences et composé cinq mille cantiques. Je n’ai aucun souvenir de lui. 

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31 décembre 2019

Je me baigne dans un petit lac étincelant

Je disparais dans les mots que je fais disparaître. J’ai appris à parler en lisant ; j’apprends à me taire en écrivant. Je n’ai mis les pieds en Pologne qu’une seule fois. Je puis assez bien me remémorer les apparences de Poznań, mais ses alentours (que je parviens à me remémorer parfaitement) se présentent à mon esprit tantôt en été (une très grande forêt, des lacs étincelants), tantôt en hiver (une très grande forêt, la neige éblouissante). Je répète ce poncif : je n’ai point choisi de naître. Je vis que j’existais, j’étais fort jeune, sans que je l’eusse souhaité : j’étais en vie. C’était agréable. J’avais vingt ans, je suis allé en Pologne. Nous atterrissons à Poznań. Il fait froid, nous sommes dans un train. Nous ne sommes plus à Poznań : nous sommes dans un petit village dont j’ignore aujourd’hui le nom. Le mur de Berlin vient de tomber. Nous visitons un château. Maintenant il fait chaud. C’est l’été. Plus tard il fait froid : nous visitons une porcherie familiale qui vient de faire l’acquisition d’un instrument électrique de mise à mort. Une mise à mort à laquelle nous n’assisterons pas, en notre honneur ou déshonneur, je balance, emplira de fierté nos hôtes et les propriétaires de cette porcherie familiale. Les sols sont gelés, nous buvons de la vodka. Nous sommes en hiver. Une calèche, deux chevaux noirs : nous sommes dans une très grande forêt, la neige est éblouissante. Le poudroiement de la neige, le tintinnabulement des grelots agités par les chevaux, les arbres noirs qui défilent à toute allure autour de nous : nous sommes en hiver. Plus tard, nous serons en été. La très grande forêt. Nous ne sommes restés en Pologne qu’une petite semaine. La très grande forêt en été, ces petits lacs étincelants dans lesquels il est possible de se baigner. Nos hôtes s’appellent Piotr et Ewa. Nous dormons dans leur salon. Il fait froid. Le matin, du fromage, des tomates, des oignons. L’appartement se trouve dans un immeuble qui ressemble aux immeubles que je connaîtrai plus tard à Bucarest. Les cahots de la calèche dans la très grande forêt, la neige éblouissante, les deux chevaux noirs qui tirent la calèche en faisant tintinnabuler des grappes de grelots : nous sommes en hiver. Je me baigne dans un petit lac étincelant, quelque part dans cette grande forêt.

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